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SCIENCES HUMAINES / SCIENCES DE LA NATURE :
LA TRANSVERSALITE

Bertrand SEYS


FORMATIONS HUMAINES : DES DEMANDES ET DES CONTENUS HETEROGENES

 A la fin des années 80 le problème de la formation en sciences humaines fait son entrée dans les Grandes Ecoles d'ingénieurs. Elle est abordée suivant les cas et les modes par l'intermédiaire de formation à la communication, humanité, culture générale, éthique. Cette demande de formation se décompose en trois types qui se regroupent partiellement.
1/ une demande formulée principalement par les personnes qui sont dans les processus de recrutement (DRH, consultants) et les anciens élèves. Nos élèves auraient "des têtes bien pleines" mais qui manqueraient de "formes". D’où l’importance mis de ce point de vue vers les formations à la communication, travail en équipe etc.
2/ une demande formulée par les élèves, qui après les deux ou trois années de préparation aux concours, aspirent à "autre chose". Il y a une demande de "culture générale" (communication, philosophie, géopolitique...).
3/ une demande qui s’origine essentiellement dans les milieux institutionnels des grandes écoles, le plus souvent sous le vocable "humanités" (philosophie, éthique, histoire des sciences et des techniques, arts...). Elle peut s’interpréter comme une réaction aux changements socioculturels des recrutements liés à la multiplication des Grandes Ecoles et à l’augmentation des promotions pour faire face aux nouvelles demandes du marché du travail.

 Ce qui est commun à ces trois types de demande, c’est la déconnexion des "formations humaines" par rapport aux formations traditionnelles des ingénieurs. Il s’agit de formations "autres", de formation "en plus". Ce qui n’est pas abordé, c’est en quoi les différentes disciplines regroupées sous l’appellation "sciences humaines" peuvent être comprises comme faisant partie des savoirs et savoir-faire des ingénieurs. C’est à dire comme étant nécessaire dans la formation professionnelle des élèves ingénieurs.

 Nous verrons que conceptuellement la dichotomie sciences humaines/sciences de la nature est artificielle. Nous constaterons que la complexification des sciences et techniques de l'ingénieur et leurs imbrications croissantes dans les organisations humaines impliquent que les sciences humaines fassent partie intégrante de la formation scientifique et technique des ingénieurs.
 

SCIENCES HUMAINES/SCIENCES DE LA NATURE : UNE DICHOTOMIE ARTIFICIELLE

 Les sciences humaines sont liées aux sciences de la nature et inversement.
 Les représentations que nous avons de l'homme, des organisations politiques, économiques, sociales, psychologiques... dépendent des connaissances que nous avons des sciences de la nature et des techniques qui forment notre environnement. Que la terre soit le centre de l’Univers, que ce soit le Soleil, ou que nous ne soyons qu’un élément dans un Univers en expansion, il s’agit aussi de notre représentation de nous, de nos croyances et de nos organisations politiques et sociales. De la physique classique à la physique quantique il n’y a pas que une progression dans nos connaissances de la matière et de son organisation, il y a aussi un changement dans la compréhension des relations de l’homme avec son environnement physique et humain.

 Les sciences de la nature et les sciences de l'ingénieur ne sont pas indépendantes de la représentation que nous avons de nous-mêmes et de nous-mêmes dans le monde et dans l'univers. Le rationalisme cartésien véhicule une série de représentation de ce qu’est l’homme, de son autonomie de pensée et de l’organisation de celle-ci, et de sa relation à Dieu. Ces représentations sont en rupture avec les conceptions idéologiques de son époque. Ces représentations, qui ont produit "La Méthode", ont structuré les sciences et permis l’accroissement extraordinaire de nos connaissances scientifiques et techniques. De même, les développements récents de la systémique sont l’élaboration de nouvelles conceptions de l’homme en tant qu’observateur de son environnement physique et humain. Les paradigmes systémiques sont en ruptures par rapport aux paradigmes cartésiens et permettent une autre représentation du monde et donc de la recherche scientifique.

 Cela signifie que conceptuellement la dichotomie sciences de la nature/sciences humaines, souvent caricaturée par les termes sciences dures/sciences molles, n'a pas lieu d'être et que la dévalorisation de l'une est forcément la dévalorisation de l'autre. Il n’y a pas non plus d’effet causaliste de l’une à l’autre. Il y a une relation dialectique entre sciences de la nature et sciences humaines, l’une avançant avec l’autre. Nous pourrions retrouver cette même relation dialectique entre "sciences" et "techniques".
 

PENSER LES FORMATIONS EN SCIENCES HUMAINES EN TERME DE NECESSITE PROFESSIONNELLE

 Les considérations du paragraphe précédent ne doivent pas être comprises que comme un développement théorique. Ainsi, elles ont des répercussions pratiques sur la formation des ingénieurs.

 La complexification des sciences et techniques de l'ingénieur et son imbrication croissante dans les organisations humaines impliquent que les sciences humaines font partie intégrante de la formation scientifique et technique des ingénieurs.
 Ainsi, les ingénieurs télécoms avec le développement des réseaux virtuels, de la réalité virtuelle, du multimédia, ne peuvent plus ignorer ce que sont les problématiques de la perception, de la sémiologie, de la linguistique, des sciences des organisations... Les moyens techniques de la communication ne peuvent plus être déconnectés des contenus de la communication et de la perception de celle-ci. L'inverse est aussi vrai. Cela signifie que, dans la formation des ingénieurs, les sciences humaines ne sont pas un supplément d'âme, un plus culturel, mais une nécessité pour que nos élèves, demain, soient compétents. Cette compétence ne peut pas être obtenue en juxtaposant aux enseignements de sciences et techniques traditionnelles de l'ingénieur un supplément étiqueté "sciences humaines". Il faut intégrer les programmes de sciences humaines aux compétences attendues des ingénieurs en liaison avec les disciplines aujourd'hui classiques.

 Dans ce cadre, les sciences humaines perdent leurs côtés "anecdotiques" ou seulement opératoires et/ou comportementalistes. Elles ont leurs places et leurs cohérences dans les processus de formation. Dans le cas des formations d’ingénieurs télécoms, il nous semble qu’une formation de base en sociologie et psychologie de la communication soit nécessaire. Cette formation doit permettre aux ingénieurs télécoms d’analyser les pratiques de communication et d’intégrer :
a/ comment les nouvelles technologies de l’information et de la communication modifie les pratiques de communication,
b/ comment les pratiques de communication existante favorisent ou non l’émergence de nouveaux produits et services.
 Sur cette formation de base peuvent s’appuyer des formations plus "pointues" en sémantique, sémiologie linguistique, psychosociologie des organisations... suivant les orientations professionnelles vers lesquelles l’étudiant souhaite se diriger.

LA FORMATION HUMAINE : TROIS NIVEAUX LOGIQUES

 En reprenant les différents types de demande en "formation humaine" et ce que nous avons développé ici, nous pensons qu’il serait souhaitable de faire la distinction entre trois niveaux logiques.

 PREMIER NIVEAU LOGIQUE : "COMMUNICATION". Il s’agit de l’apprentissage de capacités professionnelles qui sont de l’ordre du relationnel. Savoir s’exprimer par écrit et par oral, travailler en équipe, négocier, animer des réunions, lire et comprendre les enjeux psychologiques et sociologiques des jeux organisationnels sont des capacités nécessaires aux ingénieurs.

 DEUXIEME NIVEAU LOGIQUE : "CULTURE GENERALE". Il nous faut offrir aux étudiants la possibilité d’un épanouissement intellectuel et moral. Cet épanouissement peut se faire par l’accès à des disciplines et connaissances qui s’originent dans les sciences humaines. En raison de leur passé scolaire nos élèves ont le plus souvent minoré l’importance de ces disciplines. En particulier, l’histoire des sciences et des techniques peut donner des connaissances qui vont aider l’élève à relativiser ce qu’il apprend et à se ressituer dans un environnement plus large.

 TROISIEME NIVEAU LOGIQUE : "SCIENCES HUMAINES INTEGREES". C’est ce que nous avons développé dans cette communication. Il s’agit d’une formation professionnelle qui participe à donner les compétences professionnelles scientifiques et techniques à nos élèves. Ces disciplines issues des sciences humaines ont leur place, toute leur place au côté et avec les sciences et techniques habituellement enseignées dans les écoles d’ingénieur.

 Si les deux premiers niveaux logiques peuvent être considérés comme un tronc commun aux écoles d’ingénieur qui les développent suivant leur particularité, le troisième doit être particulier aux devenirs professionnels des élèves de chacune des écoles.

 Enfin, nous voudrions souligner, sans le développer, que l’intégration des sciences humaines dans les cursus de formation des élèves ingénieurs ne signifie pas que les méthodologies de recherche et de pédagogie soient semblables avec les sciences de la nature. En particuliers les modélisations en sciences humaines ne sont pas réductibles à la mathématisation... mais c’est un autre débat.


PRESENTATION DE L'AUTEUR :

BERTRAND SEYS

Enseignant-chercheur au département Economie et Sciences Humaines de Télécom-Bretagne,
Responsable du Groupe Sciences Humaines de Télécom-Bretagne.

Economiste (DEA d'Economie Industrielle de Paris XIII)
Statisticien (ENSAE Paris)
Formateur (DESS Sciences de l'Education de Grenoble II)
Psychothérapeute (Institut Français de Gestalt-Thérapie)

Interventions réalisées et prévues en 1996 :
-Communication "de la folie de la gestion à la gestion de la folie", colloque Subjectif, 17 février.
-Communication "intervention en entreprise et en milieu scolaire ou institutionnel : la question du cadre" au colloque "Ethique et Déontologie"  de la Société Française de Gestalt, 03 mars.