Alternatives, centre de psychothérapie à Brest (Finistère)

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DE LA FOLIE DE LA GESTION A LA GESTION DE LA FOLIE

RESUME DE LA COMMUNICATION

Bertrand SEYS


 INTRODUCTION

 Quel sens peut-on donner à la relation entre "gestion de la folie" et "folie de la gestion" ? Cette question pose les problèmes du comment sont perçus et vécus au quotidien, socialement et individuellement, les critères et contraintes liés à la gestion.
 L'exclamation "ils sont fous !" que l'honnête citoyen pousse devant les problèmes de gestion  pose le problème de sa propre folie. Ce serait une folie, ou un sentiment de folie, qui émergerait du vécu et de la perception de la gestion. Alors l'exclamation devrait être : "ils vont me rendre fou !".
 La problématique est d'étudier comment la gestion fait émerger une impression de folie. Plus que de parler de "folie de la gestion", il faudrait parler de "la gestion qui rend fou". Il nous faudra aussi étudier le paradoxe qui fait que la gestion peut être aussi un moyen de gérer, de canaliser la folie.
 Nous aborderons, pour étudier ce phénomène, ce qu'est la gestion aujourd'hui et son développement dans un monde complexe, en quoi et par quel processus la gestion peut être génératrice de folie, et en quoi elle a aussi pour utilité de gérer la folie. Nous montrerons en fait que la gestion n'est que l'aspect émergent et visible des contraintes et contradictions liées aux désordres de la complexité de nos structures politiques, économiques et sociales.

 1. LA GESTION ET LA COMPLEXITE

 1.1. DE LA GESTION...
 Les techniques et outils de gestion se sont développés en Europe Occidentale au fur et à mesure que se développaient le capitalisme marchand à partir du XVIIième siècle, et les modes de production capitaliste aux XIXième et XXième siècles. La croissance des organisations, l’éloignement de plus en plus important entre les centres de décisions et les lieux d’exécution font que la gestion, qui avait un aspect essentiellement comptable, embrasse maintenant tous les aspects de la vie des organisations.
 La science de la gestion est une science empirique et normative. Elle tend à définir des critères qui doivent faire émerger des modes d’action en vu d’obtenir des résultats prédéterminés. La science de la gestion n’est pas une science positive, sa finalité n’est pas de décrire objectivement (si c’était possible !) un objet.
 La gestion peut être considérée comme un ensemble de techniques et d’outils qui permettent de percevoir, selon certains critères, les structures d’une organisation. Cette perception ne peut être que subjective et dépend de l’intentionnalité des personnes qui ont construit ces techniques et outils et de ceux qui les utilisent.

 1.2. ...DANS UN MONDE COMPLEXE
 Aujourd’hui les groupes industriels et financiers produisent et commercialisent de tout et partout. Si les états-nations pouvaient servir de cadre de référence dans l’analyse économique, c’est de moins en moins le cas. Le développement des sphères de production et de consommation capitalistes et leur non-recouvrement par rapport aux systèmes politiques et sociaux nationaux créent un système relationnel complexe.
 Les développements récents des technologies de l’information et de la communication, et leur jonction, accompagnent cette complexité. Les systèmes de communication et de traitement de l’information permettent en temps réel de traiter et de transporter n’importe quelle information sous forme numérique.
 La croissance des organisations et leur mondialisation, permise par les nouvelles technologies de l’information et de la communication entraînent l’éloignement des centres de décisions par rapport aux lieux d’exécution, la dépersonnalisation ("ils" sont fous) et l’augmentation des critères de gestion. L’augmentation des critères de gestion sert à palier au manque de contact direct  et à renforcer le pouvoir central. Dans ce cadre les notions d’espace et de temps sont remises en cause.
 2. LA GESTION, GENERATRICE ET GESTIONNAIRE DE LA FOLIE

 2.1. CLIVAGES ET DOUBLES CONTRAINTES
 L’impression de folie provient des clivages que le sujet vit par rapport à la gestion. La gestion est un besoin, ne serait ce que pour se repérer dans la complexité. Cependant la dépersonnalisation et l’autoritarisme, font que le sujet peut ne pas reconnaître les biens fondés de la gestion et ne pas pouvoir mettre en homogénéité ce dont il a besoin et ce qu’il craint. Il y a un clivage entre ce qui est désiré et ce qui est vécu.
 La distance d’avec les instances dirigeantes et leur impersonnalité des relations ne permettent pas au sujet de reconnaître et donc de pouvoir se séparer de l’objet gestion. Il y a aliénation du sujet à l’objet. L’idéologie objectiviste, véhiculée par ceux qui créent et manipulent les critères de gestion, renforce cette aliénation.
 Cette idéologie objectiviste est de plus accompagnée d’une série de doubles contraintes. Il faut être autonome et obéir. Il faut prendre des initiatives et rester sous contrôle. Il faut communiquer, être humain et l’espace et le temps disparaissent. L’idéologie objectiviste fait croire que la gestion c’est le domaine de réalité, pourtant le vécu intime du sujet est souvent tout autre.

 2.2. UN PARADOXE
 La gestion aide à s’orienter et paradoxalement sert de cadre à la folie ressentie. La gestion peut donc être considérée comme génératrice de folie et comme offrant un cadre pour gérer cette folie. Mais quel est le sens de ce cadre ?
 La gestion est un outil de pouvoir. Les critères, leurs analyses, et les actions qu’ils induisent sont produit par et pour ceux qui les utilisent, ceux qui ont le pouvoir. La gestion permet, mais ne crée pas la complexité.

 2.3. UNE COMPLEXITE GENERATRICE DE DESORDRE
 La croissance des organisations et leur complexification sont issues d’un ordre. Son évolution, l’émergence de nouvelles normes de production et de consommation font que cet ordre en se complexifiant est générateur de désordre. Ce désordre est annonciateur d’un ordre nouveau et inconnu. Cet ordre nouveau et inconnu est générateur d’angoisse.
 La gestion est la partie visible de l’iceberg, celle qui nous rend fou. Elle cache le fait que c’est la complexité de nos organisations, l’éloignement de l’individu des centres de pouvoirs et de décisions, qui rend fou. La "folie de la gestion" est révélatrice de la croissance, de la monstruosité des organisations. En même temps, la gestion, face aux incertitudes et aux angoisses de demain, permet de tenter de réguler le désordre qui émerge. Ce faisant elle augmente le sentiment de folie individuelle et collective.

 CONCLUSION

 La gestion est une science qui développe des techniques et outils normatifs. Elle permet de donner une représentation de la réalité qui répond aux intentionnalités de ceux qui ont produit et utilisent ces techniques et outils. En ce sens la gestion est un outil de pouvoir.
 Les techniques et outils de gestion ont permis, en relation avec l’émergence des nouvelles technologies de l’information et de la communication, de développer la croissance et la complexité des organisations. La folie de la gestion n’est pas autre chose que la représentation de la folie de la complexité. Il est possible de parler de folie de la complexité parce que nous voyons émerger des signes de désordre. Pourtant face à l’angoisse vécue devant le désordre, la gestion apparaît comme pouvant le réguler.
 La gestion, la folie de la gestion, possède cet aspect paradoxal de faire émerger un sentiment individuel et collectif de folie et de pouvoir le contre carrer. Mais en utilisant la gestion pour cadrer l’angoisse, celle-ci renforce le sentiment de folie.



 
 

 Bertrand SEYS
+ enseignant-chercheur au département économie et sciences humaines de Télécom-Bretagne
+ psychothérapeute