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QUAND ÇA RÉSONNE.

entre Gestalt-Thérapie et Théorie des Systèmes.

Bertrand SEYS


AUTOUR DES GROUPES : QUELQUES QUESTIONS
DU REVE A LA DÉPRESSION : quelques observations
QUAND LA RAISON RÉSONNE ; OBJECTIVEMENT, JE SUIS SUBJECTIF : retour sur les observations
LE GROUPE COMME SYSTEME
GESTALT-THÉRAPIE ET THÉORIE DES SYSTEMES

1 AUTOUR DES GROUPES : QUELQUES QUESTIONS

 La théorie de la Gestalt-Thérapie, est, entre autres, une théorie de la frontière-contact organisme-environnement. Les écrits théoriques sont centrés sur la description, la compréhension de la relation de l’organisme et de son environnement, du déploiement du Self de la personne. Avec les groupes de psychothérapie, nous devons passer d’une conceptualisation d’une relation psychothérapeutique où dans notre environnement il y a une personne, à une relation où il y a plusieurs personnes. Notre perception est complexe, car elle intègre en même temps :
 1/ plusieurs personnes prisent individuellement,
 2/ le système relationnel entre ces personnes,
 3/ le groupe dans son ensemble.

 Par rapport à la complexité de notre environnement, aux différents niveaux sur lesquels nous intervenons, nous pouvons nous poser la question sur ce qui fonde l’émergence des formes et les représentations qu’a un psychothérapeute d’un groupe de psychothérapie, des personnes qui le composent, et de leurs systèmes relationnels ?
 En quoi et comment la Gestalt-Thérapie peut apporter des réponses pertinentes et éventuellement quelles en sont les
limites ?

 Dans les écrits gestaltistes nous trouvons trois grands types d’approche et de débat sur la conception des groupes et le travail en groupe :
 1/ sur le débat psychothérapie de groupe ou psychothérapie en groupe ?
 Cette question pose le problème de ce qu’est un groupe de psychothérapie et de la dissociation que l’on pourrait faire entre (psycho)thérapie du groupe et psychothérapie d’une personne dans un groupe. Si l’on peut bien comprendre qu’en terme opératoire, il y a une différence selon que le psychothérapeute se centre sur le groupe ou sur une personne dans le groupe, qu’elle est la pertinence de vouloir conceptualiser différemment en Gestalt-Thérapie ces deux formes de pratiques ?
 2/ sur la notion de self groupal .
 Il s’agit ici de considérer le groupe comme un organisme et de projeter sur le groupe la théorie du Self. Cette transposition est-elle pertinente ? Est-ce que ce nouveau concept peut faire avancer la théorie et la pratique de groupe en Gestalt-Thérapie ? Avant de répondre à ces questions, je voudrais juste exprimer que si la notion de Self groupal - avec ce qui en découle : fonctions Ça groupal, Ego groupal, Personnalité groupale - est pertinente, la question de sa perception reste posée.
 3/ sur la Gestalt-Thérapie Familiale qui induit la question de l’approche systémique des groupes en Gestalt-Thérapie  .
 Cette approche pose le problème de la cohérence entre la Théorie du Champ à laquelle se réfère la Gestalt-Thérapie et la Théorie des Systèmes qui n’est pas un référent explicite de la Gestalt-Thérapie.
 Pourtant lorsque le sujet du groupe est abordé en Gestalt-Thérapie, il est très souvent fait état de la Théorie des Systèmes, suivant des modalités différentes :
 1/ Jean Van PEVENAGE écrit que la psychothérapie de groupe fait référence à la Théorie des Systèmes, sans plus d’explication,
 2/ Joël LATNER explique qu’il y a une rupture épistémologique entre la Théorie du Champ et la Théorie des Systèmes ,
 3/ Jean Marie ROBINE et André CHEMIN déterminent que la Théorie des Systèmes doit être comprise comme un méta niveau d’analyse et que les deux approches sont complémentaires, mais ne doivent pas être confondues . Les développements récents qu’élabore Jean Marie ROBINE autour du néo-constructionnisme vont dans le sens de l’intégration théorique de la Gestalt-Thérapie dans un ensemble épistémologique plus vaste , dont pourrait faire partie la Théorie des Systèmes.

 En utilisant trois exemples tirés de groupe de formation, je souhaite montrer comment la Gestalt-Thérapie permet de modéliser la perception et la compréhension que l’on peut avoir d’un groupe et des personnes dans le groupe, mais déterminer que l’analyse du système relationnel dans un groupe est d’un autre ressort théorique.

2 DU REVE A LA DÉPRESSION

 2.1 LES PROTOCOLES D’OBSERVATION

 Les trois situations que je vais aborder, je les ai vécues en tant qu’observateur de Jean Marie DELACROIX  comme psychothérapeute-formateur. Dans ce cadre, l’observateur, quelque peut à l’écart du groupe, observe celui-ci, en principe n’intervient pas, sauf en fin de chaque demie journée pour donner son aperçu des processus en cours.
 La première situation, "j’ai rêvé pour le groupe", est tirée d’un séminaire de trois jours d’un groupe qui était en première année de second cycle de formation en Gestalt-Thérapie. Il est question de comment le récit d’un rêve d’une personne du groupe prend sens pour le groupe par l’intermédiaire du psychothérapeute. Les deux situations suivantes, "le gentil garçon" et "quand le groupe s’allonge", sont prises d’un séminaire résidentiel de premier cycle de formation de Gestalt-Thérapie. Pour ce séminaire, j’étais observateur avec Sylvie BUYENS  et nous avons suivi une séance de supervision avec Sylvie AUDFRAY . Dans "le gentil garçon", il sera question de ma perception d’une personne dans un groupe et comment, pour moi, elle y prend une place particulière. Dans la séquence "quand le groupe s’allonge", il sera question de ma perception d’une réaction groupale pendant le travail d’un des membres du groupe.
 Ces trois situations me permettront d’expliciter comment émergent des formes particulières dans un groupe pour le psychothérapeute.

 2.2."J’AI REVÉ POUR LE GROUPE"

 Le groupe de formation en est à son troisième séminaire de trois jours. Il découvre pour la première fois Jean Marie et son observateur.
 Durant les deux premiers jours, Jean Marie et moi, nous avons les mêmes impressions. Le groupe est confluent et tous les éléments de conflit et d’agressivité entre les membres du groupe sont rétrofléchis.
 Le matin du troisième jour, après 3/4 d’heure d’exercices corporels et de méditation, un petit déjeuner est pris ensemble. Tous y participent, y compris le psychothérapeute et l’observateur. Le lieu est une pièce à côté de la salle de groupe et chacun a apporté un élément de ce repas. Entre café et vin rouge, croissant et saucisson, les langues sont déliées et les rires fusent. Après 1/4 d’heure, le thème des conversations tourne vers les récits des rêves de la nuit. Trois rêves sont racontés, écoutés, quelque peu commentés. Un quatrième est dit par Delphine. Elle est située à un bout d’une longue table rectangulaire avec Jean Marie à sa droite et moi à sa gauche.
 Dans son rêve, il est question d’une voiture rouge, dans une rue en pente, les freins lâchent, la voiture dévale, elle a peur, et ça se passe bien.
 Il y aura un long silence après ce récit. Jean Marie fera une remarque sur l’intérêt de ce rêve. Les discussions reprendront avec une tonalité plus basse.
 Retour en groupe : Delphine travaille sur son rêve. Elle sera la seule à le faire. Il est question de lâcher ses propres freins et d’oser aller de l’avant. Jean Marie fera une intervention en deux sens :
 1/ l’importance des rêves dans le travail psychothérapique,
 2/ dans le cadre d’un groupe, le rêveur rêve pour lui et rêve pour le groupe. Il attribue une signification du rêve de Delphine à l’ensemble du groupe, sur le thème du lâcher prise et de la dérétroflection.
 Sur le coup, cette interprétation me semble abusive, cependant j’observe que le groupe est dans une écoute, que je qualifie de profonde, des paroles du formateur et, il semble y avoir une acceptation collective de ses paroles. Moi-même, lors de ma dernière intervention, je me servirai de ce rêve comme métaphore des processus de dérétroflection du groupe et j’ai eu l’impression d’avoir été entendu. Deux mois plus tard, ce groupe se retrouvera et sera dans le travail sur les conflits et l’agressivité.
 J’ai donné comme titre à cette situation "j’ai rêvé pour le groupe". Ni dans mes notes, ni dans mon souvenir, je ne peux assurer que Delphine ait prononcé cette phrase. Peut-être est ce Jean Marie qui a dit : "elle a rêvé pour le groupe" ? Cependant, même si Delphine ne l’a pas dit, elle aurait pu, tellement j’ai eu l’impression que son rêve avait un sens profond aussi pour les autres membres du groupe.
 Delphine a effectivement fait son rêve pendant le séminaire et l’a travaillé pendant ce séminaire. Je peux donc faire l’hypothèse, que son expérience du groupe est présente dans ce rêve, et que relaté dans le groupe, le groupe se sente concerné par ce rêve. Par son rêve et son travail sur son rêve, Delphine est porteuse d’informations du groupe dans sa totalité. Cependant ce qui est vrai de Delphine, l’est aussi de Maryse, Alain et Juliette.
 Qu’est-ce qui fait que, c’est le rêve de Delphine qui a pris un sens particulier ?
 Les deux situations suivantes donneront des éléments de réponse.

  2.3 OBSERVATIONS ET SUPERVISION A YENNES

 Ce groupe en est à son deuxième séminaire de formation de premier cycle, découvre Jean Marie : psychothérapeute-formateur, une observatrice : Sylvie BUYENS, et un observateur : moi-même.
 Pendant un jour et demi, j’ai une impression globale de "faux self". Je me sens soit énervé, soit ennuyé en particuliers par les interventions de Gabriel et Bernard. Armand m’intéresse dans ses interventions, mais j’observe que ses phases de travail, sont longues et dépriment le groupe.
 Après deux jours de groupe, j’ai une séance de supervision avec Sylvie AUDFRAY. L’objectif est de me faire travailler sur mes perceptions du groupe. Pendant cette séance il sera question, en particulier, de deux personnes du groupe : Gabriel et Armand.

  2.3.1 "LE GENTIL GARÇON"

 L’impression de "faux self" va me faire parler de Gabriel.
 Gabriel est un jeune homme d’une trentaine d’années que je perçois comme bien coiffé, bien habillé, souriant, poli, lisse et gentil. Dès le début du groupe il va se prêter à une expérimentation où il va se mimer d’une façon ironique dans ce qu’il était vis-à-vis de sa mère. Dans ce mime, il répétera de nombreuses fois un groupe de deux séquences consécutives. D’abord, un garçon râleur qui boude et qui grogne, qui veut dire non ; puis un garçon, qui malgré son envie de dire non, va dire oui avec un pauvre sourire. Il finira son expérimentation en disant que "c’est comme ça que j’étais, mais maintenant ce scénario est terminé". De mon poste d’observateur, je ne le crois pas. Je le perçois comme un gentil garçon, qui dans le cadre d’un groupe de formation joue au bon élève. C’est-à-dire que non seulement je me dis que le "scénario" qu’il joue est toujours d’actualité pour lui, mais que, en ce moment même, il le joue vis-à-vis du psychothérapeute.
 La séance de supervision va me faire prendre conscience que l’interprétation que je donne du comportement de Gabriel est lié à ma propre histoire familiale et à ma propre histoire psychothérapique. J’ai été un gentil garçon qui a dit oui au lieu de laisser exploser sa colère, et j’ai aussi cherché à être un bon patient et un bon élève. Dans ce groupe, de façon non consciente, je suis en résonance  avec les contenus et processus apportés par Gabriel. A ce moment de l’histoire du groupe, Gabriel n’est pas le seul à être dans cette situation. Même si pour chacun, l’histoire et le vécu sont particuliers, tous n’abordent que des situations superficielles de relation. Mais ce qui prend sens pour moi, cette impression globale de "faux self", se fait en particulier par Gabriel, car à ce moment de l’histoire du groupe, et par rapport à ma propre histoire, je suis particulièrement réceptif aux contenus et processus apportés par Gabriel.

  2.3.2 "QUAND LE GROUPE S’ALLONGE"

 Armand, pendant ces trois jours, a fait deux types d’intervention. En réaction à des phases de travail faites par d’autres membres du groupe, il fait des commentaires dont je juge que les contenus sont cohérents, et il les fait avec une voix posée, calme et autoritaire. Je le trouve "très homme". À plusieurs reprises, souvent en fin de demi-journée ou de journée, il se lance -à regret- dans l’explicitation de ses propres douleurs. Ce qu’il annonce me semble très lourd : incompréhension familiale, folie de la mère, mort du père, acte de délinquance, prison, interdiction de séjour dans sa ville d’origine. A chaque fois qu’il travaille je sens que le groupe sombre dans une position dépressive.
 J’aborde ce sujet lors de ma séance de supervision. En essayant de décrire ce qui me fait dire que le groupe est dans une position dépressive, je choisis un moment particulier. J’ai compté cinq personnes sur treize, qui pendant que Armand travaille, passent d’une position assise à une position allongée. Les autres ont tendance à "s’affaisser", globalement les visages me semblent tristes. Pour moi le groupe s’allonge, s’étale. Dire que le groupe est dans une position dépressive, est une interprétation. En fin de matinée ou de journée, il y a la fatigue, la faim, la lassitude, dont les manifestations extérieures pourraient être semblables. En fait, si j’interprète que le groupe rentre dans une phase dépressive, c’est que je réagis d’une façon dépressive à la tonalité basse et triste qu’a Armand lorsqu’il travaille, à l’aspect répétitif de ce qu’il dit. J’ai l’impression qu’il a une façon d’annuler toutes les interventions de Jean Marie, de le mettre en échec. Je sens, à ce moment, Jean Marie impuissant, j’en suis triste, j’ai envie que ça finisse, j’ai envie de partir. Pour moi, cette impression est d’autant plus forte, que j’apprécie Armand dans ses autres interventions.
 C’est donc parce que les contenus et processus d’Armand me renvoient à ce que j’appelle une position dépressive, que j’interprète les manifestations de chacun des membres du groupe, et du groupe dans son ensemble, comme étant de l’ordre de la dépression. Éventuellement je ne vois pas les manifestations autres qui pourraient me donner des éléments d’interprétation différents. Dans ce cas, ce qui résonne en moi, je le projette sur le groupe.

3 QUAND LA RAISON RÉSONNE ; OBJECTIVEMENT, JE SUIS SUBJECTIF

 Une des questions posées était : "qu’est-ce qui fonde les représentations qu’a un psychothérapeute d’un groupe de psychothérapie et des personnes qui le composent ?". J’ai abordé précédemment des éléments permettant de donner des réponses aux problématiques de la perception des personnes qui composent un groupe avec Gabriel et au niveau de la perception du groupe avec Armand. J’ai parlé dans ces deux cas de ce qui a résonné en moi. Il nous faut voir ce que ce concept recouvre.

 Mony ELKAïM, qui part d’une approche systémique, définit le concept de résonance comme : "les résonances sont constituées d’éléments semblables, communs à différents systèmes en intersection" . C’est, avec le concept d’assemblage, une façon de modéliser ce qui va prendre forme pour un psychothérapeute face à un groupe.
 En extrapolant ce qu’écrit Mony ELKAïM, je peux écrire que la résonance est une gestalt particulière à la frontière-contact du psychothérapeute.

 De l’environnement du psychothérapeute émergent des formes, des éléments du fond prennent sens pour le psychothérapeute. Ces formes peuvent être décrites par le psychothérapeute. Nous avons vu dans les cas de Gabriel et de Armand qu’elles pouvaient être décrites, mais que ces descriptions pouvaient donner lieu, en principe, à plusieurs types d’interprétation. Les perceptions des différentes gestalts, qui se forment, prennent un sens pour le psychothérapeute. Les perceptions du psychothérapeute sont liées à lui-même. La complexité du groupe résonne à la frontière-contact du psychothérapeute. La résonance permet de donner un sens, faire des interprétations, poser des hypothèses à ce qui se passe globalement pour et dans le groupe, pour chacune des personnes qui le composent. La résonance, c’est ce qui vibre à la frontière-contacte du psychothérapeute, c’est ce qu’il perçoit, comment ça résonne par rapport à ce qu’il est par son histoire, dont son histoire psychothérapique et son histoire professionnelle.
 En terme de modélisation gestaltiste, il s’agit du fonctionnement du Self, et plus particulièrement des fonctions Ça et Personnalité. C’est par la fonction Ça que le psychothérapeute perçoit son environnement et ressent ce qui se passe en lui. Lorsque Armand travaille, j’ai ma perception de ce qu’il dit et de comment il le dit, j’ai ma perception des réactions des personnes du groupe. Il y a mon ressenti, les éléments proprioceptifs, en fait ma résonance de la situation. La façon dont je perçois le travail d’Armand est le résultat du "filtre" de ma fonction Personnalité. De même pour ce que je perçois des réactions des personnes du groupe et de l’interprétation que j’en fais de la réaction du groupe. De même pour mon ressenti de la situation. Fonctions Ça et Personnalité organisent la résonance de la situation.

 S’il nous faut renoncer à l’analyse objective des groupes, nous pouvons admettre objectivement que notre subjectivité fait partie de notre environnement bien sûr, et aussi de l’environnement du groupe. Toutes les formalisations, que nous faisons d’un groupe (dans sa globalité, par rapport à chacune des personnes qui le composent, par rapport aux interactions), sont liées à notre subjectivité et à la résonance de notre raison. Nos interventions peuvent être justes. Dans le cas de Gabriel, diverses expérimentations proposées par Jean Marie, ont montré la justesse de mes perceptions. En ce qui concerne ma perception du groupe lorsque Armand travaille, je n’ai pas eu l’occasion d’en observer la vérification. Le fait que Jean Marie et Sylvie aient la même perception, est une indication, mais pas une preuve. Il y a donc toujours incertitude. Ai-je raison dans ma perception ? C’est de toute façon indécidable, sans vérification empirique.

 Par ces exemples et leurs interprétations, nous observons deux niveaux. L’un est la perception du groupe, des personnes du groupe et des interactions dans le groupe. L’autre est la construction de ses représentations par le psychothérapeute. Ces deux niveaux ne sont pas indépendants, car le premier, celui de la perception, ne peut pas exister sans le second, celui de la construction des représentations, et inversement. De ce point de vue, et dans notre cadre, la modélisation gestaltiste est à la base de la représentation des groupes. Cependant, nous atteignions ici une limite à la théorie de la Gestalt-Thérapie. Il nous manque une théorie nous permettant de modéliser les interactions dans le groupe. Il s’agit de comprendre ce qu’est le rôle de chacun et de ses relations dans la mise en forme du groupe.

4 LE GROUPE COMME SYSTEME

 Nous pouvons concevoir le groupe comme un système d’organismes en interaction dans un environnement. L’approche systémique du groupe est une approche simultanément :
1/ holiste -le groupe comme entité, comme système général-,
2/ réductionniste -chaque élément du groupe, eux-mêmes sous-système du système général-
3/ interrelationnel -chaque sous-système de relation dans le groupe-.

  4.1 SUR LA THÉORIE DES SYSTEMES .

 Un système est une abstraction qui permet de comprendre un objet. Un groupe n’est pas un système, n’est pas réductible à un système. Mais il est possible d’en faire une représentation sous forme de système. Cette modélisation systémique du groupe doit répondre à quatre préceptes  :
 1/ précepte de pertinence : l’objet (le groupe) considéré se définit par rapport aux intentions implicites et explicites du modélisateur (psychothérapeute).
 2/ précepte de globalisme : considérer l’objet (le groupe) comme une partie immergée et active au sein d’un plus grand tout (l’environnement). Le percevoir d’abord globalement dans sa relation fonctionnelle avec son environnement.
 3/ précepte téléologique : interpréter l’objet (le groupe) par son comportement et les ressources qu’il mobilise par rapport aux projets (psychothérapie) que le modélisateur (psychothérapeute) attribue à l’objet (groupe).
 4/ précepte de l’agrégativité : convenir que toute représentation est partisane et exclure l’illusoire objectivité d’un recensement exhaustif des éléments à considérer.
 Nous pouvons constater que ces préceptes sont incluent  ou ne sont pas contradictoires avec la théorie du champ. Il n’y a donc pas par principe de contradiction entre la Théorie des Systèmes et la Gestalt-Thérapie.

 Un groupe est un système ouvert qui possède trois propriétés principales  :
 1/ propriété liée au principe de totalité : "il (le système) constitue un tout cohérent et indivisible". Le comportement d’un membre d’un groupe est indissociable des comportements des autres membres du groupe. Le groupe ne peut pas être réduit à la somme de ces membres.
 2/ propriété liée aux rétroactions : les liaisons circulaires verbales et non-verbales assurent l’unité du système et son homéostasie. Les comportements d’un membre d’un groupe peuvent être compris par rapport à lui-même et par rapport au groupe.
 3/ propriété d’équifinalité : "les phénomènes observés ne sont pas tant déterminés par les conditions initiales que par la nature du processus lui-même". Des effets différents peuvent avoir les mêmes causes et des effets identiques peuvent avoir des causes différentes.

 4.2 UN GENTIL GARÇON DANS UN GENTIL GROUPE

 Afin d’expliciter comment la Théorie des Systèmes peut nous permettre de dépasser les limites de la Gestalt-Thérapie, je vais revenir sur l’exemple de Gabriel, "le gentil garçon".
 Après discussion avec Jean Marie DELACROIX et Sylvie BUYENS - et à la demande de Jean Marie - je fais une intervention dans le groupe. Je nomme cette impression de superficialité et fais l’hypothèse que dans le groupe il y a un manque dans les sentiments de sécurité et de confiance. Jean Marie fera travailler le groupe sur ces thèmes. Très rapidement divers membres du groupe aborderont des thèmes qui seront de l’ordre de l’archaïque, des relations au père et à la mère. Gabriel sera aussi porteur de ce changement dans le groupe en particulier par un travail sur ses relations aux femmes en liaison avec sa relation à sa mère. Finies les considérations banales sur les relations hommes/femmes : place à l’angoisse. Les images propres et nettes données par chacun dans le groupe, qui structuraient les communications dans le groupe, vont être remplacées par des contenus plus archaïques.

 En me plaçant du point de vue de l’observateur du système, je peut dire que les interactions entre Gabriel et Jean Marie qui se font dans ce groupe et ne sont pas dissociables des comportements des autres membres du groupe. Elles assurent l’unité et l’équilibre du groupe qui, à ce moment, dans les processus en cours, se fait par la rétroflection des contenus archaïques. Le travail sur la confiance et les sentiments de sécurité vont modifier l’équilibre du système et les positions de chacun dans le système.

 Dans son environnement, le système prendra des formes qui seront sans cesse en transformation. Les transformations pouvant être induites par l’environnement  ou par le fonctionnement même du système. Les transformations du système sont aussi les transformations des éléments du système et de leurs relations.

5 GESTALT-THÉRAPIE ET THÉORIE DES SYSTEMES

 De l’environnement groupal, des formes émergent, prennent sens, se développent pour chacun des organismes du groupe. Les gestalts se font et se défont. Du groupe émerge un système de relations entre les organismes dans l’environnement groupal.
 Cela signifie :
 1/ ce qu’est le groupe ici et maintenant et son évolution sont liés :
a/ à ce que sont les organismes composant le groupe et leurs évolutions,
b/ le développement des gestalts entre ces organismes.
 2/ pour chacun des organismes les formes qui émergent, émergent dans l’environnement groupal, sont porteuses du groupe et apportent au groupe.
 3/ les interrelations entre les organismes du groupe sont la manifestation des transformations des organismes dans le groupe et du groupe.
 Ce qui implique pour le psychothérapeute :
 1/ que sa perception du groupe est une perception complexe qui est à la fois une perception globale, une perception de chacun des organismes et de leurs processus et une perception de l’ensemble et de chacune des relations dans le groupe.
 2/ que sa perception de chacun des organismes est signifiante pour l’organisme observé et pour le groupe.
 3/ que sa perception de chacune des relations dans le groupe est signifiante pour la relation elle-même et pour l’ensemble du groupe.
 En ce sens, le rêve de Delphine, est son propre rêve, qui a un ou plusieurs sens pour elle, qui peut-être l’objet d’un travail particulier pendant le groupe et faire émerger des formes et prendre un sens particulier. Ici, le sens particulier étant la prise de conscience que la dérectroflection est possible, et que même si elle fait peur, elle n’est pas dangereuse. Tout en étant un objet particulier à Delphine, ce rêve a été fait pendant la période de séminaire, a été donné dans le groupe. L’environnement groupal, le groupe est présent dans le rêve de Delphine, il est porteur pour Delphine de son vécu du et dans le groupe. Le fait, qu’il ait été donné par le récit et le travail dans le groupe, entraîne une réapropriation groupale du rêve de Delphine. Nous sommes sans cesse dans une navigation groupe/organismes/relations, chaque système prenant sens pour lui-même et pour les autres, le système général étant en constante transformation par rapport aux variables temps et espace.

 Nous pouvons dire simultanément que :
 1/ la Théorie des Systèmes peut être comprise comme un niveau méta de compréhension de nos théories et pratiques psychothérapiques et permet notre mise en relation avec d’autres domaines scientifiques comme l’économie et la sociologie comme le suggère Max PAGES .
 2/ la Théorie des Systèmes permet une compréhension et une lecture de ce qui se passe dans l’environnement du psychothérapeute en situation de groupe de psychothérapie.
 3/ la Gestalt-Thérapie, en tant que théorie du Self, permet de comprendre le comment des processus de frontière-contact entre l’organisme du psychothérapeute et son environnement, donc de sa perception des systèmes dans lesquels il est, avec qui et sur qui il travaille.

 Par rapport aux différents écrits sur ce sujet nous pouvons dire :
 1/ La dichotomie psychothérapie de/en groupe n’a pas lieu d’être. Un groupe de psychothérapie est forcément, en même temps, un ensemble de processus de transformation du groupe et des personnes du groupe.
 En terme de vocabulaire, nous pouvons dire qu’un psychothérapeute, met en place, gère, anime un groupe de psychothérapie ; et qu’une personne fait une psychothérapie dans, en, par, avec un groupe. À elle de donner un sens à l’expression qu’elle choisit.

 2/ La Théorie des Systèmes permet de se passer des notions de Self groupal et des notions qui lui sont liées (fonctions Ça, Ego et Personnalité groupale) pour comprendre ce qui se passe dans un groupe. Un groupe, un organisme peuvent être modélisés comme système, mais ce sont des objets de nature différente. Les analogies du système "organisme" au système "groupe" ne sont pas pertinentes en terme de lecture gestaltiste.

 3/ La modélisation systémique des groupes nous permet de comprendre leurs transformations dans l’espace et le temps et les relations qui existent entre des systèmes et des sous-systèmes.
 La Gestalt-Thérapie nous permet de modéliser la frontière-contact organisme-environnement du psychothérapeute en situation de groupe de psychothérapie, et d’étudier des procédures de travail pour reconnaître et travailler sur les comportements des groupes.

 Cependant, les deux approches ne doivent pas être conceptuellement confondues. Ainsi les termes de "frontière-contact" et d’"interaction" abordent le contact avec deux visions différentes. Pour le psychothérapeute, la frontière-contact, c’est la frontière-contact de son organisme avec son environnement. Par rapport à ses perceptions du groupe, du comment ça résonne en lui, il peut raisonner sur sa perception des interactions dans le groupe.

 Comment "ça" résonne ?
 Comment nous raisonnons notre résonance ?
 Il s’agit de notre awareness, des gestalts qui se forment, évoluent et se transforment. Dans la théorie du Self, il s’agit des fonctions Ça et Personnalité pour la résonance et de la fonction Ego pour l’agir. Il s’agit de nous, et donc aussi de nos cadres théoriques pour la "raison". Gestalt-Thérapie et Théorie des Systèmes sont dans la même mouvance épistémologique, sont, en fait, étroitement imbriquées. La Théorie des Systèmes ne peut pas exister sans une Théorie du Champ et la Théorie des Systèmes permet de modéliser nos perceptions des groupes.